« Iris ! Dépêche-toi, tu vas être en retard au circuit ! »
Iris ouvrit brusquement les yeux. Son manager se tenait dans l'encadrement de la porte de l'hôtel. Il était déjà dix heures moins le quart ! Elle s'habilla en vitesse, maudissant sa capacité à passer plus de douze heures au lit, puis dévala les escaliers et prit un rapide petit déjeuner. Celui qui gérait sa carrière de pilote depuis tant d'années mena la jeune française à la Mercedes qui l'attendait, puis en prit le volant jusqu'à arriver à l'Albert Park de Melbourne, où devait se dérouler la première course de la saison. Iris prit le déjeuner avec son coéquipier Lewis Hamilton et son patron Ron Dennis, tous deux anglais, mais elle ne parvenait pas à trouver la faim. Etait-elle stressée ? Non, au contraire, c'était l'impatience de la course qui lui nouait l'estomac. Mais, malgré tout, elle se força. Repue, la jeune pilote traversa le paddock et gagna son stand pour aller enfiler sa combinaison argentée, en même temps que son équipier. Prêt, Lewis lui tendit la main et lui souhaita bonne chance. La française lui rendit un sourire mais ne répondit pas, déjà concentrée. Les deux jeunes gens rejoignirent leurs concurrents pour la parade des pilotes, malgré le harcèlement des journalistes dû à son sexe féminin. Tous souhaitaient la prendre en photo ou en obtenir quelques mots, parfois pour des raisons futiles : les mécaniciens qui sanglaient son harnais avant chaque séance n'étaient pas plus gênés que pour un homme. Elle leur adressa simplement un sourire crispé.
La parade terminée, Iris revint à son stand et s'arrêta devant sa McLaren. Ce fauve, aux allures agressives, mais aux si belles courbes, à la carrosserie argentée si bien chromée qui lui valait le surnom de « flèche d'argent », elle allait le faire rugir...
« Qu'est-ce que tu attends ? Amène vite la voiture sur la grille, ils ne t'attendront pas pour le départ ! »
Ce cri alarmé d'un mécanicien McLaren tira Iris de sa torpeur. Elle s'installa dans sa monoplace frappée du n°2 et rejoignit le plus lentement possible, pour économiser l'essence, la cinquième place de la grille qui l'attendait. Puisque c'était un chiffre impair, elle partirait du côté de l'auteur de la pole position, et donc du côté « propre » de la piste. Les feux s'éteignirent et le tour de formation fut lancé. « Fais bien chauffer tes pneus », entendit Iris dans son oreillette. La jeune fille eut un sourire en entendant cette consigne, ou plutôt ce rappel inutile, car depuis le temps qu'elle faisait de la course automobile, elle savait parfaitement qu'il fallait faire chauffer les pneus du mieux possible, sans quoi il était très difficile de rouler vite sans partir à la faute.
Les vingt-quatre voitures s'alignèrent alors sur la grille. Les feux s'allumèrent, un à un. La tension était palpable dans le stand McLaren. Enfin, les cinq allumés s'éteignirent et ce fut le départ de la meute ! Sous la pression, Iris perdit deux places au départ : la violente accélération du départ lui avait donné un haut-le-c½ur, ce qui ne lui était jamais arrivé auparavant. Cependant, cet incident l'irrita et elle mit toute sa fougue dans son pilotage. Six pilotes étaient devant elle, une situation qu'elle appréciait relativement car cela la mettait dans la position d'une chasseuse. Et, elle se le disait souvent, elle se sentait amazone dans l'âme, seule dans ce monde d'homme qu'est la Formule 1. Elle décida toutefois de ne rien tenter d'inutile et de dangereux. Son premier obstacle était la BMW de Sebastian Vettel. La jeune française soigna ses trajectoires, freinant le plus tard possible jusqu'à être capable de mettre le museau de sa McLaren à dix centimètres de la boîte de vitesses de son adversaire. Elle prit son aspiration après la chicane Waite et le dépassa de l'intérieur, à Ascari, dès le quatrième tour, d'une man½uvre qualifiée de « dépassement d'école », tant il était classique. Cependant, la pilote McLaren continua à attaquer pour creuser l'écart entre elle et son adversaire direct.
En cinquième position se trouvait le pilote français Sébastien Bourdais, déjà champion deux années auparavant. Iris savait son compatriote particulièrement habile au volant, mais elle continua d'attaquer, car s'il était dans son champ de vision, elle devrait faire de son mieux pour le rattraper. Et elle y parvint, car dès le treizième tour, elle se retrouva juste derrière le manceau. Sa compatriote savait pertinemment qu'elle aurait peu de chances de réussir un dépassement, et resta alors sagement derrière, maintenant une pression insoutenable sur son adversaire. C'est ainsi que Bourdais craqua sous la pression : il bloqua son pneu au premier virage durant un dixième de seconde ; mais c'était suffisant pour permettre à Iris de le dépasser, car elle était à l'affût de la moindre erreur depuis plusieurs tours, et devait en profiter, car elle ne se reproduirait peut-être plus jamais. C'est ainsi que la flèche d'argent se retrouva en cinquième position.
Cependant, c'était maintenant un autre adversaire de taille qui l'attendait : Kimi Räikkönen, champion du monde 2007, aussi surnommé Iceman. Voyant que ce dernier rentrait aux stands dès le dix-septième tour, les stratèges de l'équipe McLaren décidèrent de retarder le ravitaillement d'Iris le plus tard possible. Elle pourrait ainsi faire des tours avec très peu d'essence à bord, soit une voiture moins lourde, alors que Räikkönen serait très chargé. Iris tenta de faire quatre tours parfaits puis rentra à son stand au vingt-et-unième tour. Dans le but d'écourter son arrêt, on ne lui mit pas beaucoup d'essence. Dans le même temps, Räikkönen, abordait la ligne droite parallèle aux stands ! Au passage de la ligne qui permettait à la McLaren de ne plus respecter la limitation de vitesse imposée dans les stands, Iris détenait encore quelques dizaines de mètres d'avances sur le finlandais. Malgré tout, ce dernier la rattrapa. Ils arrivèrent ensemble au premier virage. Kimi prit la décision de décélérer le plus tard possible, alors qu'au contraire Iris décida de freiner tôt pour mieux réaccélérer, et ils se retrouvèrent finalement à nouveau côte à côte. La Ferrari d'Iceman était cette fois à l'intérieur. Il parvint à faire le même dépassement que celui d'Iris sur Vettel quelques tours auparavant. Cependant, la française trouva la parade et croisa sa trajectoire pour prendre l'avantage final.
Désormais, Nico Rosberg se trouverait en travers de son chemin. Le germano-finlandais avait aidé l'équipe historique Williams à revenir parmi les équipes de pointe, mais il ne disposait toujours pas de la meilleure monoplace. Iris enchaîna les tours sans erreur, et finit par le rattraper. C'était déjà le vingt-neuvième tour, soit la mi-course. Comme à son habitude, elle attendit d'être calée juste derrière la voiture de son concurrent, et freina plus tôt que d'habitude au virage Marina. Cela lui permit de prendre une bonne accélération et de déboîter son adversaire. Rosberg décida de rester à l'intérieur, mais Iris le déborda de l'extérieur, avant de freiner plus tard à Clark et de l'emporter en évitant de justesse un contact. La française était troisième !
Comme prévu, son second relais fut plus court, et elle ravitailla dès le trente-sixième tour. Il lui resterait alors vingt-deux tours à parcourir pour dépasser les deux concurrents restants. Leurs identités étaient claires : Heikki Kovalainen et Lewis Hamilton. Le premier, champion du monde 2009, ravitailla trois tours après Iris et ressortit juste devant l'équipière de Hamilton. Déçue de ne pas être parvenue à le doubler, elle décupla ses efforts. Mais la Renault de son adversaire était performante et il était difficile de la prendre à défaut. Pendant huit tours, il n'y eut que des tentatives avortées par le finlandais, intraitable. Mais à force de patience, elle lança une attaque à l'avant-dernier virage qui faillit surprendre le finlandais, mais ce n'était toutefois pas suffisant. Cependant, en surprenant Heikki dans sa garde, la McLaren avait ouvert une brèche. La française ne tenta plus rien dans les cinq tours suivants, puis lança une attaque surprise que Kovalainen n'aurait pas pu bloquer à moins de provoquer un accrochage : elle s'empara ainsi de la deuxième position.
Il ne restait que neuf tours à boucler, et son dernier adversaire était Lewis Hamilton, champion du monde 2008 et 2011, la saison dernière. Lors de son second sacre, Iris était déjà présente dans le stand McLaren et le soutenait. Mais désormais, ils étaient adversaires. Une seconde seulement les séparait mais ils étaient globalement de force égale. La moindre erreur et ce serait fini pour celui qui la commettait. Cependant, Iris grignota dixième par dixième, environ un par tour, et se retrouva très près de son coéquipier à deux tours de la conclusion de la course. La pilote McLaren lança une première attaque comme sur Vettel à Ascari, sans succès. Elle attendit de franchir la ligne qui lui indiquerait qu'elle n'avait plus qu'un tour, et prit l'aspiration sur son équipier, lorsqu'un beuglement lui creva le tympan. « IRIS, JE T'EN SUPPLIE, NE T'ACCROCHE PAS AVEC LUI, SINON ON PERD DIX-HUIT POINTS !! », hurlait Ron Dennis. Mais Iris voulait gagner cette course. Elle fit l'intérieur à Hamilton au virage Brabham, le premier du circuit. Mais le britannique résista. Son équipière reprit son aspiration et tenta de dépasser l'anglais au même endroit que Rosberg. Il ne se laissa pas dépasser, mais laissa la française se porter à sa hauteur. Au virage suivant, elle parvint à passer, mais il la redoubla aussitôt ; elle lui répliqua par un superbe dépassement de l'extérieur. Hamilton la poussa à la faute, elle mit deux roues dans l'herbe. L'équipier anglais doubla la française. Malgré cela, elle prit une meilleure trajectoire et se porta à nouveau à sa hauteur. Le dernier virage arrivait, c'était le moment ou jamais. Elle le déboîta de l'extérieur. Ils restèrent côte à côte jusqu'à la ligne d'arrivée, mais Iris la franchit en premier en se rabattant au dernier moment pour prouver à Lewis les quelques centimètres d'avance qu'elle détenait ! Le drapeau à damier s'abaissa et elle hurla de joie dans son casque. La foule l'acclamait ! Elle leva le poing pendant tout son tour d'honneur et rangea sa voiture au pied du podium. Là, elle monta dessus et fit un magnifique saut de bonheur. Elle était congratulée de toutes parts, et eut toutes les peines du monde à entrer dans le bâtiment soutenant le podium. Là, la jeune fille put enlever son casque et sa cagoule, et laisser tomber ses longs cheveux bruns qui lui arrivaient à la hanche. Lewis et Heikki, arrivés juste après elle, la félicitèrent à leur tour.
Une fois prête, elle monta l'escalier gris, de la même couleur que sa McLaren, qui menait au podium, suivie par ses adversaires vaincus. La française avança vers la marche centrale, la plus haute, et y monta les bras levés. Son trophée lui serait remis dans quelques minutes, dans les mains du ministre des sports australien. C'est alors, que pendant qu'elle était applaudie par les supporters au bas du podium qui scandaient son nom, l'hymne français commença à résonner dans tout le circuit. Iris se dit alors que c'était le plus beau jour de sa vie, sentant des larmes de joie couler de ses yeux. Soudain, le morceau fini, elle eut un nouveau haut-le c½ur et s'effondra. Lewis et Heikki se précipitèrent sur ce corps en perdition, mais ne surent pas la ranimer. On entendit Heikki s'écrier « Appelez une ambulance ! » mais il était trop tard. Dans son coma mortel, Iris vit défiler sa vie. Sa naissance, un beau jour de Septembre 1990, ses premiers pas en karting, sa rencontre avec Ron Dennis qui lui avait fait signer un pré-contrat avec son équipe alors qu'elle n'avait que douze ans, ses titres en Formule Renault puis en GP2 Series, et encore son accession à la Formule 1... elle pensa à sa famille, aux personnes qu'elle aimait une dernière fois, puis il fut trop tard. Les ambulanciers ne purent rien faire. La mucoviscidose avait vaincu Iris, à vingt-deux ans, mais en réalisant son plus grand rêve, celui de remporter une course de Formule 1, Iris l'avait vaincue à son tour. Peu importait la mort, la joie de sa première et dernière victoire en course resterait éternellement sur son visage, son sourire ne disparaîtrait jamais, pas même des siècles après : ce serait une béatitude éternelle...
Réalisé pour le concours de nouvelles, j'espère être sélectionné :)